Le frère Hugues Puel, de la Province de Toulouse, est économiste. Il a enseigné cette discipline à l'Université de Lyon II. Jusqu'à sa disparition, il s'est beaucoup investi dans l'association Économie et Humanisme, fondée en 1941 par le fr. Lebret
Alain Durand, Pratiquer la justice. Fondements, orientations, questions, coll. « L'histoire à vif », Editions du Cerf, 2009, 319 p., 25 €.
Recension publiée par la revue Lumière & Vie.
L'ouvrage constitue un libre traité de la justice dans l'esprit de la théologie de la libération. Du traité, il a les références fondamentales de la matière: Aristote et Thomas d'Aquin pour les Anciens, et la philosophie politique moderne dont le chef de file incontestable est l'américain John Rawls qui a relancé les débats sur la justice aux Etats-Unis et en Europe au début des années 1970, plus tardivement en France (fin des années 1980). Du traité, il a aussi la richesse des exemples empruntés à notre actualité, avec nombre d'entre eux puisés dans le travail de dix années de l'auteur sur l'Amérique Latine, comme directeur de DIAL (Diffusion de l'information sur l'Amérique Latine). La liberté d'appréciation face à certains discours officiels est également le plus souvent pertinente. Par contre, je ne recommande pas au lecteur de suivre la suggestion de l'auteur d'entrer par l'une ou l'autre porte offerte par les différentes parties de l'ouvrage: je préfère plutôt la lecture continue qui permet de bénéficier dès le départ de la grande cohérence de l'ensemble.
Après une première partie qui affirme la forte conviction de la place centrale des pauvres dans le message évangélique qui identifie la figure de Jésus avec celle des pauvres (Mathieu 25) et qui constate que ce message est souvent oublié par les pasteurs et les théologiens (ignorance de la doctrine sociale de l'Eglise, raffinements christologiques ou ecclésiologiques éloignés du message central), l'auteur s'attaque aux fondements philosophiques de la justice. Il éclaire vigoureusement les débats actuels autour des recherches de John Rawls, Amartya Sen, Michael Walzer, Jean-Pierre Dupuy, Philippe Van Parijs et procède à de judicieux discernements, par exemple entre le principe rawlsien de différence et l'option préférentielle pour les pauvres de la tradition sociale chrétienne. En théologien, l'auteur éclaire les relations entre la justice de Dieu et la justice humaine.
Intitulée, « priorités et dérives », la troisième partie permet d'appliquer les fondements issus de la conviction évangélique du point de départ à d'autres priorités; celles de la justice, de l'égalité, de l'amélioration des niveaux de vie, de la famille. A partir de là, sont dénoncées, les dérives du productivisme et de l'économisme, restaurant au passage la conception authentique d'une économie des besoins d'un Louis Joseph Lebret qui au lieu de rejeter les besoins spirituels dans un au-delà de la satisfaction de tous les besoins matériels, ce qui procède du mépris des pauvres, les considère comme fondamentaux, telle la reconnaissance de la dignité de tous.
Les trois dernières parties de l'ouvrage envisagent de nombreuses questions pratiques qui, tout en honorant le titre, passionnent le lecteur et ouvrent de nombreux débats qu'on ne peut ici qu'évoquer très brièvement. Quels liens nouer entre la lutte contre la pauvreté et celle contre les inégalités, avec les thèmes de la discrimination positive, des inégalités acceptables et celles qui sont scandaleuses ? Quelle place accorder au mérite, thème relancé par le slogan électoral qui a fait mouche : « travailler plus pour gagner plus » ? La polarisation du magistère catholique sur la défense d'un ordre sexuel (contre l'avortement, l'homosexualité et les formes nouvelles de parentalité) n'amène-t-elle pas à une alliance de fait des hiérarchies (surtout en Amérique) avec les forces conservatrices dont les politiques empêchent les réformes de structures favorables à la promotion des populations défavorisées ? La confusion entre l'éthique et le droit ne masque-t-elle pas, derrière la défense de la loi naturelle, une visée de pouvoir de l'Eglise sur la société, avec des affirmations qui reposent sur le syllogisme suivant : les lois en vigueur doivent être l'expression de la loi morale, or la loi morale découle de la loi naturelle, dont l'Eglise par la révélation a le monopole de la connaissance assurée et se doit donc de l'imposer aux pouvoirs civils ?
Je demeure néanmoins critique de la proposition philosophique d'un « concept allégé de bien commun ». Il me semble qu'on peut conserver à ce concept toute sa substance, issue de la tradition, en discernant entre la reconnaissance de Dieu comme finalité du bien commun et l'ouverture à la transcendance. A partir du moment où il prend en compte l'universel, l'intérêt général se transforme en bien commun, car il ne peut y avoir d'ouverture à l'universel sans reconnaissance, au moins implicite, d'une transcendance.
De chair et de parole. Fonder la famille, par Xavier Lacroix 25/03/2009
La quête de guérison. Médecin et religions face à la souffrance 10/10/2007
Le royaume de la paix par Stanley Hauerwas 16/09/2007
Le mal. Qu’en faire ? par Jeanmmet, Gaziaux, Wénin... 10/09/2007




