Dominicains
province de France
  Dominicains - Province de France > Réflexion > Recensions > Recensions d'ouvrages philosophiques
Le frère Pascal David, titulaire d'un DEA en philosophie contemporaine, poursuit actuellement sa formation au couvent de Lille.
envoyer
 
mailto
 
print
 
grossir
 
r�duire
La joie spacieuse par Jean-Louis Chrétien

Jean-Louis CHRÉTIEN, La joie spacieuse. Essai sur la dilatation, coll. « Paradoxe », Éditions de Minuit, 2007, 259 p., 27 €.

Il y a des auteurs qui publient des livres, sans trop chercher à se faire remarquer. Des auteurs qui suivent leur propre trajectoire, sans chercher à être à la mode et à écrire ce que l’on attend. Puis, vingt ou trente ans plus tard, le lecteur attentif s’aperçoit que tous ces livres forment une œuvre, une œuvre puissante et cohérente, une œuvre décisive, une œuvre qui nous éclaire et nous fortifie. C’est le cas de Jean-Louis Chrétien, penseur discret.

Poète et philosophe, professeur de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne (Paris-IV), spécialiste de l’antiquité tardive et du haut Moyen Age, Jean-Louis Chrétien est l’auteur, depuis près de vingt-cinq ans, de plus d’une vingtaine d’ouvrages, dont L’Effroi du beau (1987) et L’Arche de la parole (1999). La joie spacieuse. Essai sur la dilatation peut être considéré comme l’autre versant de l’étude qu’il a déjà menée sur l’épuisement, la déréliction, l’acédie (De la fatigue, 1996).

« Dès que la joie se lève, tout s’élargit. Notre respiration se fait plus ample, notre corps, l’instant d’avant replié sur lui-même, n’occupant que sa place ou son coin, tout à coup se redresse et vibre de mobilité, nous voudrions sauter, bondir, courir, danser, car nous sommes plus vifs dans un plus vaste espace, et le défilé resserré de notre gorge devient le gué du cri, du chant ou du rire déployé. » C’est notre corps qui manifeste notre joie par le mouvement et la parole. Pour parler de la joie, l’auteur suit le fil conducteur de la « dilatation ». Car la joie, c’est un élargissement, une amplification de nous-mêmes, un accueil en nous de l’altérité, c’est être au large dans le grand large du monde soudain révélé comme tel, c’est un élargissement de l’espace, aussi bien extérieur qu’intérieur. Le cœur se resserre dans la tristesse et se dilate dans la joie.

Notre âme, notre cœur, notre existence est un espace plus ou moins large, plus ou moins accueillant. La dilatatio, la dilatatio cordis – la dilatation du cœur, le cœur désignant le centre même de l’homme, dans l’anthropologie biblique, aussi bien la pensée que la sensibilité et que la volonté – est un thème qui appartient en propre au vocabulaire (latin) chrétien et dont la source est biblique. Cette dilatation du cœur, s’accompagne d’un accroissement du désir, ouvre de nouveaux possibles pour la pensée, pour l’amour, pour la louange, en accueillant dans son espace ce qui l’excède. Ces joies, qui ne sont pas le contraire de la souffrance, relèvent d’une logique de l’excès. Et nous portent au-delà de nous-mêmes, vers l’autre, jusqu’au déchirement.

Aux philosophes, Chrétien préfère les auteurs spirituels : poètes, mystiques, orateurs. Saint Augustin, saint Grégoire le Grand et les Pères de l’Eglise, saint François de Sales et Louis Chardon, la correspondance de Bossuet et l’œuvre posthume de Thomas Traherne, Amiel, Walt Whitman et l’œuvre entière de Paul Claudel, cri de joie et de louange, dilatation et respiration cosmique. Et encore, les nombreux lecteurs du psaume 118 – « Sur la voie de tes commandements, j’ai couru, lorsque tu as dilaté mon cœur (cum dilatasti cor meum) » (Ps 118,32) – depuis saint Bernard de Clairvaux jusqu’à Henri Michaux, en passant par les Demeures du château intérieur de Thérèse d’Avila. Autant d’auteurs qui décrivent l’épreuve de la joie – et nous en ouvrent les chemins. Pas de définitions et de doctrines, donc, pas de « philosophie ». Nous notons, toutefois, la présence discrète et tenace de Platon. Mais c’est autre chose, Platon est un spirituel et un mystique.

Chrétien est un penseur du corps et de la parole. Autrement dit, de l’incarnation. Son œuvre, scrutant notre condition incarnée et notre lien au monde, ne cesse d’explorer des notions telles que l’appel et la réponse, la promesse donnée et reçue, les actes de parole, l’effroi du beau, les joies escarpées, la lueur du secret, l’inoubliable et l’inespéré. Et nous apprend à être attentif à la présence, la plus sublime comme la plus familière. Jean-Louis Chrétien est aussi un grand lecteur et un merveilleux passeur. Il se met à l’écoute des grands textes, et nous découvre leur riche profondeur, car « on ne parle en vérité que pour autant qu’on écoute et qu’aussi longtemps qu’on écoute ».

Plus d'informations sur le livre et sur l'auteur...
Écouter Jean-Louis Chrétien interrogé par Damien Le Guay sur le site Canal Académie...