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Le frère Christian Duquoc, du couvent Saint-Abraham à Lyon, a été longtemps professeur à la faculté de théologie de l'université catholique de Lyon. Il est l'auteur d'une abondante oeuvre théologique publiée principalement aux Editions du Cerf.
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In memoriam fr. Christian Duquoc

Le fr. Christian Duquoc vient de nous quitter. Né en 1926, il a enseigné la théologie à la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon et dirigé la revue Lumière & Vie de 1992 à 2000. Entre 1968 et 1973, il publie au Cerf plusieurs ouvrages de christologie L’homme Jésus, Le Messie, Jésus, homme libre. Plus récemment il reprend sa réflexion avec L’unique Christ. La symphonie différée (Cerf, 2002). Il a aussi écrit des ouvrages d’ecclésiologie et de théologie fondamentale.

Vous trouverez ci-dessous des extraits de l'entretien croisé que le frère Christian avait accordé avec Joseph Moingt à la revue Lumière et Vie en 2007. En parallèle de cet entretien, vous pouvez aussi réécouter, sur ce site, la conférence qu'il avait donné au couvent de la Tourette sur l'inutilité de Dieu dans un monde profane. Vous trouverez enfin toute sa bibliographie publiée principalement aux Editions du Cerf en suivant ce lien.

La naissance d'une vocation de théologien

" La théologie m’a toujours intéressé. Cet intérêt est né à partir de la littérature. Pendant la guerre, j’étais alors adolescent, j’ai lu Dostoïevski. Celui-ci m’a conduit à réfléchir aux questions des rapports de l’homme avec Dieu et au problème du messianisme. Plus tard, j’ai lu A la recherche du temps perdu et de nombreux autres romans. De ces lectures s’est dégagée une vision des choses étrangère aux ouvrages classiques de théologie. Je n’ai jamais abandonné cette pratique. Depuis quelques années, je me suis fortement investi dans la lecture d’écrits asiatiques.

La deuxième chose qui m’a beaucoup marqué, c’est la rencontre des théologiens de la libération latino-américains (j’avais eu comme étudiant à Lyon Gustavo Gutiérrez). J’ai découvert une forme de théologie différente de la théologie classique européenne, entretenant un lien très fort avec le monde opprimé, tenant compte de notre histoire chaotique. Plus tard, ce mouvement théologique joua la modération comme en témoigne l’interview de Gustavo Gutiérrez dans Lumière & Vie. Une troisième chose m’a beaucoup inspiré : l’enseignement donné pendant une quinzaine d’années à l’Université protestante de Genève. J’ai contacté le monde protestant d’une manière sensiblement différente de celle qui habite l’oecuménisme officiel.
Professeurs, nous étions directement engagés à égalité de travail et de souci dans un dialogue sans finalité précise. Nos rapports étaient désintéressés, hors des contraintes interconfessionnelles. Et enfin, j’ai aussi connu un monde différent de l’Europe en enseignant pendant une dizaine d’années à Montréal. Ma carrière théologique a donc été très marquée par des déplacements et des rencontres à la fois littéraires et humaines. Je ne sais pas si cela a eu un effet sur ce que j’ai écrit, mais on peut au moins l’espérer."

Une théologie en prise avec son époque : la sécularisation

"J’ai pris personnellement conscience du mouvement de sécularisation de notre société bien avant 68. Grâce au père Jolif, j’ai participé à des dialogues avec les marxistes. À la fin de la décennie 50, on a fait un certain nombre de réunions, où pour nombre de militants de tradition marxiste inscrits au parti communiste, il était quasi évident que la question de Dieu était une question superflue, que Dieu n’avait pas de rôle véritable, ni dans le politique, ni dans l’économie. C’était d’ailleurs sans agressivité. La deuxième chose qui m’a fait porter une certaine attention à ce mouvement est la lecture de romans modernes. On constate chez Roger Martin du Gard, dans la saga de Jules Romains et chez Mauriac, l’effacement, alors dramatique, de Dieu. Il ne jouit plus d’aucune évidence. J’avais été très frappé par un article d’Irénée Marrou dans le premier numéro de Lumière et Vie, bien avant les années 60. Il y établissait à quel point la déchristianisation était profonde en Occident. Cette situation inédite n’avait été saisie ni par les groupements religieux ni par les églises, on y vivait alors sur le dynamisme des prêtres ouvriers et de l’Action catholique. Sauf si on avait suivi le devenir contemporain de la philosophie et de la culture ambiante, on ne pouvait percevoir cette lame de fond qui ouvrit, non pas à un athéisme agressif, mais à l’agnosticisme ou à l’indifférence. Cette nouvelle donne culturelle a occasionné une rupture profonde. On la constate encore dans les familles chrétiennes qui se demandent pourquoi leurs enfants se détachent sans drame non seulement des églises mais aussi des questions religieuses.

J’ajouterai, à la suite de Marcel Gauchet, que l’une des raisons majeures de cet éloignement du monde occidental à l’égard du christianisme serait
les guerres de religion. Elles ont suscité le scepticisme sur la capacité des convictions religieuses à faire vivre pacifiquement ensemble des populations à croyances différentes. Cet auteur ajoute les traumatismes des deux guerres mondiales. Celles-ci ont manifesté, en raison même des aberrations et des cruautés qu’elles ont véhiculées, que, quoi qu’en disent les chrétiens, Dieu n’a pas vraiment souci des humains puisqu’il les abandonne à leur folie. Je pense que les blessures occasionnées par ces événements ne sont pas surmontées. Elles ont laissé des traces
qui se manifestent aujourd’hui comme méfiance à l’égard de Dieu et des églises."

L'Église aujourd'hui

"L’Église catholique, comme d’autres Églises, se trouve affrontée au problème de son propre témoignage. Depuis les années 70 l’Église catholique
a été obnubilée par le recrutement du clergé. Le cardinal Marty prophétisait en 75 : « Nous sommes proches de la fin du tunnel » et il proposait une solution patronale : « J’embauche ». Rien ne fut résolu, la situation n’a fait qu’empirer.

La crise de recrutement du clergé et la diminution des responsables paroissiaux créent un malaise dans le laïcat. Des laïcs se sont engagés, désirant une meilleure répartition des responsabilités ; beaucoup se désespèrent de voir que rien ne change. On réorganise la distribution du clergé restant dans des structures identiques. On aboutira ainsi à des impasses. Il faudra prendre des décisions drastiques portant sur l’organisation ecclésiastique. L’appel à des clergés étrangers ne résoudra aucunement la pénurie actuelle : il risque de créer un plus grand scepticisme et d’empêcher les laïcs d’accéder à une responsabilité réelle.

La difficulté de l’Église par rapport aux problèmes politiques et sociaux, c’est l’idéalisme de ses discours. Il est rare qu’elle fasse des propositions concrètes. Dans ces questions, l’idéal ne convainc pas. Les chrétiens qui travaillent dans les institutions internationales ne peuvent en rester à l’énoncé des droits de l’homme, il serait souhaitable qu’ils proposent des moyens de transformer ce monde, qu’ils ne soient pas seulement
des dénonciateurs, mais des interlocuteurs créatifs. Peut-être ainsi les intuitions fondamentales de la Bible auraient-elles une certaine efficacité sociale."

Une invitation à être témoins de la sainteté de Dieu dans le monde

"Je suis un grand auditeur des émissions juives du dimanche matin, qui sont à mon sens les émissions religieuses de la télévision de loin les plus remarquables. Or, ce qui me frappe beaucoup, dans ce judaïsme présenté par Eisenberg et ses invités, c’est le souci extrême d’un témoignage sur Dieu qui ne soit pas seulement valable pour le judaïsme, mais pour tout être humain. Dans leurs émissions (où n’existe pas de polémique
avec le christianisme) s’impose le souci que le cadre strict du judaïsme soit secondaire. Ce qui est premier, c’est une parole de Dieu qui permette aux hommes de sortir de leur enfermement.On entre ainsi dans une mouvance spirituelle conforme à celle de Maïmonide, qui prend acte que le témoignage pour Dieu dans le monde moderne est fondamental pour ceux qui considèrent la parole de Dieu comme déterminante pour notre histoire et notre libération. En ce sens, le dialogue entre juifs et chrétiens peut convaincre les uns et les autres d’être mutuellement indispensables pour la connaissance de Dieu. Cette orientation est encourageante pour une pensée humaniste. Un certain judaïsme pense qu’il faut sortir de la religion pour témoigner de Dieu."

■ Comment annoncer, vivre et célébrer la foi aujourd'hui ?

"Il ne faut pas céder à des formes aberrantes de la religion populaire, mais cela ne veut pas dire l’écarter ou la mépriser. En Amérique latine, les théologiens de la libération avaient basé leur annonce de l’évangile sur un militantisme à la fois économique et politique et cela avait eu un certain nombre d’effets tout à fait concrets dans certaines favelas. Mais ce qu’ils avaient sous-estimé (maintenant ils le reconnaissent), c’est le rapport immédiat à des bienfaits donnés par la divinité. Ce rapport relève du domaine populaire. Les gens des communautés de base se disent : il va y avoir la révolution, à ce moment-là il y aura l’égalité, la répartition des biens, etc. mais en attendant, nous sommes malades, nos maris nous trompent, nos enfants nous échappent, c’est la délinquance,… qu’est-ce que fait Dieu ?

Je crois, à titre d’hypothèse, que le succès des évangélistes est dû en grande partie à la volonté de réagir à ces malheurs quotidiens. Et j’ai vu à Haïti combien ils ont été efficaces. Pour des raisons très simples. Ils annoncent Dieu, sa bonté, son jugement. En même temps, ils demandent des choses simples du point de vue éthique, notamment aux hommes ; ils focalisent leur pastorale sur la défense des femmes. Les hommes leur font des enfants et les abandonnent. Ils sont souvent alcooliques et violents. Les femmes travaillent comme des esclaves. Les évangélistes exigent que cette exploitation cesse, ils proposent une morale simplifiée : pas de meurtre, pas d’alcoolisme, fidélité aux femmes. Les récidivistes sont mis à la porte de la communauté. Leur succès provient de la simplicité de leur message, accordé à une mystique de la proximité de Dieu. Leur pastorale a transformé la vie de nombreux couples, dès lors que l’homme ne bat plus sa femme, ne s’alcoolise plus et se retire des associations criminelles. D’avoir amorcé cette transformation du quotidien n’est pas insignifiant. Cette réussite, même modeste, fonde la notoriété des évangélistes. Même en France, on sait que leur succès ne se produit que dans les banlieues, c’est-à-dire auprès de populations qui se jugent délaissées. Cette situation devrait interroger les églises officielles."

(Source : Lumière & Vie n°276 - "La conversion", octobre-décembre 2007 - p. 5-20)