Dominicains
province de France
  Dominicains - Province de France > Réflexion > Vie dominicaine > La prédication dominicaine > Prédication : sortir de l’ennui !
Le fr. Timothy Radcliffe a enseigné l’Écriture sainte à l’Université d’Oxford. Maître de l’Ordre des Prêcheurs de 1992 à 2001, il s’est fait connaître dans le monde entier par ses analyses courageuses sur la société contemporaine et la situation de l’Église dans un langage au ton toujours moderne et libre.
envoyer
 
mailto
 
print
 
grossir
 
r�duire
Commencer par le silence

On peut feindre de croire que le peuple de Dieu rassemblé pour l’Eucharistie est une communauté chaleureuse, unie, désireuse d’entendre la prédication de l’Evangile. La réalité est tout autre.

(Lire l'introduction à cet article)

La culture occidentale est devenue extrêmement individualiste. Les paroisses ne recouvrent pas des communautés naturelles, surtout dans les grandes villes : ceux qui sont rassemblés pour l’Eucharistie ne se connaissent pas, et n’en éprouvent pas forcément le désir. Dans un monde de plus en plus sécularisé, les mots de l’Evangile et l’enseignement de l’Eglise sont souvent incompréhensibles. En tout cela, la paroisse actuelle ressemble à la communauté des disciples autour de Jésus, le soir de la Cène.

Les disciples sont troublés et interrogent Jésus : « Seigneur, pourquoi me laves-tu les pieds ? » « Seigneur, où vas-tu ? » « Montre-nous le Père et nous serons comblés. » Ils disent entre eux : « Nous ne savons pas ce qu’il veut dire » (Jn 16,18). De quoi parle-t-il ? De plus, les disciples sont profondément divisés ; leur communauté est sur le point de se défaire : Judas a déjà vendu Jésus ; Pierre va le renier dans quelques heures ; la plupart des autres vont fuir. Au milieu d’eux, Jésus affronte tout ce qui divise et détruit la communauté humaine : la peur, la convoitise, la haine, la souffrance et la mort. Ce n’est pas une communauté confortable !

« Karl Barth dit de l’énorme Oui, au cœur de la musique de Mozart, qu’il tire sa force de ce qu’il domine et contient un Non [1]. » On peut en dire autant du dernier Repas. La force de la nouvelle alliance que Jésus fait intervenir ce soir-là réside précisément en ce qu’elle embrasse tout ce qui la contredit, le grand Non de l’humanité à Dieu. Il y a là une histoire qui prend en compte tout notre trouble et nos incompréhensions face à Jésus, tout ce qui divise la communauté humaine, tout le péché et les échecs qui abîment nos vies ordinaires. A cet instant, le Oui de Dieu embrasse et reconnaît chaque Non possible.

Ainsi sommes-nous mis au défi de découvrir et d’affronter le Non de la société dans laquelle nous avons à parler. Pour les dominicains, dans la nouvelle société démocratique et urbaine du XIIIe siècle, la prédication devait sortir des monastères et des cathédrales. Il fallait porter la parole dans les universités et sur les marchés, quitter la protection du cloître et partager la vie des gens. Le Bienheureux Jordan de Rivalto, l’un des premiers dominicains, disait qu’il ne fallait pas trop se plaindre du comportement des jeunes Frères : « En étant dans monde, il leur est impossible de ne pas se salir un peu. Ils sont des hommes de chair et de sang, comme vous, et dans la fraîcheur de la jeunesse [2]. » Et, être un prêcheur suppose une certaine solidarité avec les pécheurs. Humbert de Romans, quant à lui, estimait que c’était là l’avantage de la vocation de prêcheur [3] !

Au XVIe siècle, la crise qui contribua à la fondation de la Compagnie de Jésus était due à la sclérose scolastique. Les Constitutions de la Compagnie ordonnent que la prédication se garde du style scolastique et ne soit ni « desséchée », ni « théorique [4] ». En d’autres termes : « Ne prêchez pas comme les dominicains ! » Il fallait une nouvelle forme de prédication, capable d’entraîner la conversion du cœur. Une nouvelle compréhension de notre relation à Jésus a pris corps dans le nom même de « Compagnie de Jésus ». La prédication s’adaptait à l’émergence de l’individu, dont un bel exemple sera ce produit de l’éducation jésuite que fut Descartes. Ignace, en effet, envoyait ses compagnons « à la rencontre de chaque individu particulier [5] », « entrant par leur porte afin d’en sortir par la nôtre ». Sortir, aller « à la pêche », parler avec les gens, répondre à leurs questions. A la suite de Dominique et d’Ignace, il faut commencer par ce qui sépare de l’Evangile. Démarrer en accueillant le Non, l’incompréhension, avant de prêcher le Oui.

Comment notre prédication peut-elle prendre en compte les doutes et les questions de notre génération tout en offrant une parole forte ? La culture mondiale de consommation, culture de marché, exerce une emprise bien plus radicale et universelle que tout ce que les fondateurs de nos Ordres ont eu à affronter. Le triomphe de cet ordre culturel et économique est tel que personne ou presque n’y échappe. Il a perverti presque toutes les cultures locales. Il touche les esprits et les cœurs de nos communautés chrétiennes. Il nous touche nous, prédicateurs, hommes et femmes de notre temps. Je ne dis pas que cela soit pire que ce qui a précédé. Je ne souhaite pas m’en prendre à la modernité. Mais l’effacement de la culture chrétienne oblige à investir radicalement les doutes, les interrogations et les échecs de nos contemporains. La tentation du prédicateur est de connaître les réponses dès le départ et de partager la richesse de son savoir et son expertise. Il faut résister à cela. Nous devons nous reconnaître comme les disciples autour de la table de la Cène, intrigués, confus et inquiets de ce qui est en train de se passer. Nous devons laisser l’Evangile nous réduire au silence, résistant à notre instinct de propriété. Nous devons mendier une illumination. Nous devons nous faire mendiants d’une parole. Notre prêche sera peut-être assez quelconque. La plupart d’entre nous possédons cinq ou six thèmes de sermon adaptables à presque n’importe quel texte d’Evangile. Mais ce même vieux sermon viendra comme un don, avec une touche de surprise et de fraîcheur.

Tous les évangiles commencent par le silence [6] : Luc par le silence étonné de Zacharie ; Matthieu par le silence interrogateur de Joseph ; Marc par le silence du désert, et Jean par ce silence originaire d’où naît la Parole. Nos annonces de la Bonne Nouvelle doivent, elles aussi, commencer par le silence.

(A suivre...)

[1] Seamus Heany, The Redress of Poetry, New York 1995, p. 169.
[2] Simon Tugwell o.p., The Way of the Preacher, London, 1979, p. 50.
[3] Simon Tugwell o.p., Early Dominicans : Selected Writings, p. 258.
[4] John W. O’Malley s.j., The First Jesuits, Harvard University Press, 1993, p. 100.
[5] Op. cit., p. 111.